Lundi 2 mars. 3h du matin.

Et toi, tu aurais
reconnu les signes ?

J'avais 43 ans. Je pensais que c'était une contracture.

Pendant trois ou quatre semaines, j'avais une douleur entre les deux omoplates. Pas spectaculaire. Pas alarmante. Le genre de douleur qu'on attribue à une mauvaise nuit, à une séance de muscu trop chargée. Je suis quelqu'un d'actif : snowboard l'hiver, vélo, trampoline avec mon fils, un peu de musculation. Pas un athlète. Quelqu'un qui bouge. Je connaissais mon corps. Je savais distinguer une vraie douleur d'une contracture. Du moins, je le croyais.

J'ai fait du yoga. Du stretching. Je me roulais dessus avec un rouleau de physio. Ça va se débloquer, je me disais. Encore quelques jours.

Le lundi 2 mars, vers 17h50, après le travail, j'ai enfourché mon vélo pour accompagner mon fils à l'athlétisme. La journée avait été calme. Plus de douleur. Et puis le geste, monter sur le vélo, et elle est revenue d'un coup. C'est pas vrai. J'ai pas fait de faux mouvement. Pourquoi ça ne part pas. J'ai pédalé quand même.

Le soir, après le dîner, j'ai couché mon fils. On s'est dit bonne nuit un peu fâchés. Il ne voulait pas se brosser les dents. Une de ces petites disputes du soir dont on ne se souvient jamais. Je me suis endormi lourdement devant la télé.

Je ne le savais pas encore. Cette nuit-là, j'aurais pu mourir. Et si c'était arrivé, son dernier souvenir de moi aurait été cette dispute pour des dents. C'est ça que je ne peux pas oublier.

Vers 1h du matin, je suis allé me coucher. La douleur augmentait. Pas encore inquiétant, juste inconfortable. À 2h30, des vertiges m'ont sorti du lit. Je tournais en rond dans la maison. J'ai sorti le rouleau de physio, je me l'ai mis entre les omoplates contre le mur. Musculaire, je me répétais. C'est forcément musculaire.

À 3h du matin, j'ai vomi deux fois. Puis une douleur dans le bras gauche. J'ai fait un ECG sur ma montre Garmin. Fibrillation auriculaire détectée. Là, j'ai compris qu'il fallait voir un médecin.

À 4h10, j'ai commandé un Uber pour le CHUV à Lausanne. Aux urgences, allongé, en attendant les examens avant l'angiographie, j'ai envoyé un message à ma compagne et à ma manager. Deux messages. Comme si je réglais des affaires courantes.

En arrivant aux urgences, les choses ont été très vite. Aspirine. Cathéters. Morphine. Scanner. Angiographie coronarienne. Stent.

Le cardiologue s'est approché de moi après l'intervention. Il a regardé mon dossier, puis moi. "Vous avez des antécédents ? Parce que vous êtes jeune — et vous avez trois coronaires bouchées."

J'avais 43 ans. Et une douleur entre les omoplates depuis un mois que j'avais prise pour une contracture.

Le piège du profil rassurant

Je n'avais pas le profil. C'est exactement pour ça que je n'ai rien vu venir.

Le patient cardiaque qu'on imagine, c'est quelqu'un de sédentaire, en surpoids, sous stress permanent, la soixantaine. Moi j'avais 43 ans. Un IMC à 25, la limite du normal. Je bougeais régulièrement. J'avais arrêté de fumer pendant six mois, puis repris quelques cigarettes par jour depuis peu. Bien moins qu'avant, en tout cas. Les gens qui font des infarctus ne ressemblent pas à ça. C'est ce que je me disais.

C'est exactement le piège. On s'autorise à ne pas consulter parce qu'on ne "rentre pas dans la case". On classe chaque douleur dans une catégorie familière. La douleur entre les omoplates ? Contracture. J'en ai eu des dizaines. Le vélo, le trampoline, la muscu : autant de raisons de ne pas s'inquiéter. Autant de cases cochées pour se dire que le cœur, lui, va bien.

Bouger régulièrement ne compense pas des coronaires bouchées. Un IMC normal ne protège pas d'une maladie coronarienne. Et 43 ans, c'est jeune. Mais pas trop jeune pour un infarctus.

Le cardiologue au CHUV me l'a dit sans détour après l'intervention : "Vous avez trois coronaires bouchées. Et vous êtes jeune." Ces deux phrases ne s'annulent pas. Elles coexistent. Ce n'est pas une exception. C'est juste quelque chose qu'on ne dit pas assez.

Si tu as une douleur persistante qui ne répond à rien, et que tu te dis "c'est pas moi le profil", c'est précisément le moment de consulter.

Les signes que j'ai ignorés

Aucun ne ressemblait à ce qu'on voit dans les films. C'est exactement ce qui les rend dangereux.

01

La douleur entre les omoplates

Pendant trois à quatre semaines. Persistante, sourde, sans cause évidente. Je l'ai mis sur le compte du sport. C'était mon cœur qui envoyait un signal, semaine après semaine.

02

La douleur qui résiste au stretching

J'ai fait du yoga, du rouleau de physio, du stretching ciblé. Rien ne la faisait partir durablement. Une contracture musculaire répond au relâchement. Une douleur cardiaque, non.

03

L'intensification au repos

La douleur qui monte quand on s'allonge, qui empêche de dormir, qui fait tourner en rond à 2h30 du matin. En position couchée, le débit cardiaque se redistribue, et une artère fragilisée le fait sentir. Une contracture musculaire, elle, se soulage au repos. C'était un signal d'alarme.

04

Les vomissements

Brutaux, sans raison digestive. La nausée et les vomissements font partie des signes d'un infarctus, surtout chez les hommes. Je les ai interprétés comme une conséquence de la douleur.

05

La douleur dans le bras gauche

Elle est arrivée après les vomissements. C'est là que j'ai su. Mais c'était déjà 3h du matin. Un mois après le premier signe.

06

L'alerte de la montre

Mon Garmin a détecté une fibrillation auriculaire, une arythmie sérieuse distincte de l'arrêt cardiaque. Ce n'est pas une montre qui aurait dû me sauver. C'est moi qui aurais dû agir bien avant, sur des signes qui duraient depuis des semaines.

144

En Suisse, un doute suffit pour appeler. Le 144 évalue. Il n'y a pas de faux appel quand il s'agit du cœur.

Ce que j'aurais dû faire

Simple. Évident. Et pourtant.

1
Consulter dès la première semaine

Une douleur dorsale qui dure, qui ne répond pas au relâchement musculaire, qui revient chaque jour : c'est une raison suffisante pour voir un médecin. Pas attendre qu'elle devienne insupportable.

2
Ne pas me fier à mon profil rassurant

IMC normal, actif, 43 ans, ex-fumeur qui avait repris un peu : je cochais les mauvaises cases pour m'inquiéter. Mais une coronaire bouchée ne demande pas d'abord si tu rentres dans le profil. Avoir l'air en bonne santé n'est pas un bilan cardiaque.

3
Appeler le 144 à 2h30, pas à 4h10

Quand je tournais en rond avec mon rouleau de physio au milieu de la nuit, j'aurais dû appeler. Pas commander un Uber une heure et demie plus tard. Dans un infarctus, chaque minute de retard laisse des traces.

4
Prendre la douleur au sérieux, même sans certitude

Je n'étais pas sûr. Je cherchais encore une explication musculaire. Mais le doute aurait dû suffire à appeler. Le 144 est là pour évaluer. Pas seulement pour les cas évidents.

L'après

Ce qu'on ne dit pas assez sur ce qui suit.

Je suis resté six jours au CHUV. Les premiers jours, je n'avais pas vraiment compris ce qui s'était passé. Le corps était là, branché, sous perfusion, sous aspirine, sous bêtabloquants. Mais la tête mettait du temps à intégrer l'information : j'avais failli mourir.

Un matin, un infirmier m'a proposé de marcher dans le couloir. Cinq cents mètres. Je faisais du sport tous les jours avant ça. Là, cinq cents mètres accompagné d'une infirmière, et c'était un effort. C'est ce moment-là, je crois, qui m'a fait comprendre l'ampleur des dégâts. Pas le scanner, pas la phrase du cardiologue. Ces cinq cents mètres.

Quand je suis rentré à la maison, six jours après, mon fils m'attendait. On ne s'est pas dit grand-chose. Mais cette nuit-là, j'ai repensé à la dispute des dents. À ce que ça aurait voulu dire s'il m'avait perdu cette nuit-là. La perspective change tout.

Depuis, il y a les médicaments, chaque matin, chaque soir, pour longtemps. Il y a les contrôles réguliers, les questions sur le vélo, le snowboard, le trampoline : quand ? dans quelles conditions ? à quelle intensité ? Et il y a une vigilance nouvelle. Pas de la peur. Une écoute différente de son corps. La douleur a changé de statut dans ma vie. Elle a maintenant le droit d'être prise au sérieux.

2 mars 2026 · 4h10

CHUV — Urgences

Angioplastie coronarienne. Stent. Trois artères atteintes.

8 mars 2026

Retour à la maison

Six jours d'hospitalisation. Les 500 mètres avec l'infirmière. Le retour.

31 mars 2026

Angiographie de contrôle

Évaluation post-infarctus. Bilan de la fonction cardiaque.

1er avril 2026

Test d'effort

Premier effort contrôlé. Reprendre, prudemment, sous surveillance.

2 avril 2026

Rééducation cardiaque

Huit semaines de réhabilitation. Réapprendre à solliciter le cœur, étape par étape.

Mai / Juin 2026

Reprise du sport ?

La question qui reste ouverte. Quand, comment, à quelle intensité. On verra.

Et toi ?

Si tu avais une douleur entre les omoplates depuis trois semaines, sans raison claire, qui résiste au stretching, qui revient chaque soir : qu'est-ce que tu ferais ?

Est-ce que tu irais voir un médecin ? Ou est-ce que tu te dirais, comme moi : c'est sûrement une contracture ?

En Suisse, en cas de doute :

Appelle le 144

Ambulance — disponible 24h/24, 7j/7.
Ils évaluent. Ils décident. Ils envoient si nécessaire.
Le doute suffit à appeler.

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Ressources validées

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